Griffes de Lionnes
Mi figue mi raisin
Morituri te salutant !   
Comment survivre le moins mal possible à ses vieux parents ?   
Le 8 mars nouveau est arrivé !    Le vieux : un poids ou une chance ?   
Le vieux : 1ère partie     
Les genres du sport Jeanne qui rit et  Jean qui pleure
Le réflexe réactionnaire J'ai soixante ans et toutes mes dents
Le féminisme est aussi l'affaire des hommes Le monde des femmes  
Quand elles l'auront Des mots pour le dire  

LE VIEUX : UN POIDS OU UNE CHANCE ?
L’ÂGE : PERTE OU GAIN ?
1ère partie

         Un des phénomènes de société les plus inédits de ces dernières années est le vieillissement de la population. Il prend place dans la grande mutation qui affecte nos mœurs et habitudes : recomposition des rôles féminin et masculin, de la famille, apparition de nouveaux types d’alliances, tels que le PACS… Les progrès de la médecine et des techniques de soins expliquent ce saut quantitatif de l’espérance de vie. Cette réalité prend de court nos sociétés. Elles y réagissent au coup par coup par trois parades : la relégation, la dramatisation et la dénégation.
          La relégation. Les « vieux » constituent une catégorie, comme les jeunes. Ils sont renvoyés à une exclusion qui commence dans le monde du travail, alors qu’ils n’en sont encore qu’aux prémisses de la vieillesse. La société anticipe la relégation, alors qu’il reste à ceux qu’on laisse sur le bord du chemin professionnel deux ou trois décennies d’espérance de vie. A partir de 50 ans, difficile de retrouver un emploi.          Si bien que nos gouvernants nous concoctent des plans spéciaux pour favoriser l’embauche des seniors.          Premier pas vers une utilisation de l’immense jachère que représentent ces potentialités inexploitées.
         La dramatisation. Devant l’afflux des vieux, le corps social est déboussolé. La famille n’assume plus toujours son rôle de prise en charge traditionnel, du fait de l’évolution de la famille et de la libération des femmes, sur qui elle retombait. On pare au plus pressé : la dépendance et la dégradation. Du coup le vieux qui est le plus souvent une vieille est appréhendé globalement sous l’angle d’un grabataire en sursis, cassé en deux par ses vertèbres défaillantes, le regard hagard du fait de son Alzheimer, le verbe radotant à l’infini sur ses maladies. C’est le Vieux, terme générique, comme la Femme, le Noir…
         L’image qui en est donnée est d’autant plus effrayante qu’elle est fausse. Il y a des stades dans la vieillesse et il y a différentes manières de vivre la vieillesse. A ce Vieux emblématique, on offre des services à domicile – pas question d’encombrer les maisons de retraite coûteuses - tout en médicalisant tous azimuts ses problèmes. Oui, bien sûr on évoque pudiquement la solitude des personnes âgées. De temps à autre on a droit à un reportage larmoyant où on voit une brave fille donner un peu de son temps à la mamie ou lui faire faire le tour du pâté de maison. Mais en gros, la vieillesse est assimilée à une maladie. Elle se soigne, comme toutes les maladies. Par des médicaments, analyses, opérations, hospitalisations …
         A l’évidence, la souffrance n’est pas que physique et les maux du corps s’accompagnent évidemment de douleur morale. Et pourtant il n’est jamais question de psy pour les plus âgés. A la rigueur un peu de dessin pour occuper le temps. Ou des goûters. Comme les enfants. C’est qu’on infantilise les « vieux » : à défaut de savoir dans quelle catégorie loger ces « bouches inutiles », on les renvoie à la case départ.
         La dénégation. La course à la longévité est paradoxalement dans l’air du temps. On voudrait vivre longtemps… sans être vieux. Tout le monde salive sur le centenaire. Et de répéter que la petite fille qui débarque aujourd’hui sera centenaire. Oui, tout le monde veut en être, à condition de paraître 50 ans. Les années oui, l’apparence qui va avec, non ! Tout pour « rester jeune », activités multiples – rando, jogging, gym, natation, tricot, université du 3e âge – il faut bouger, bouger, ne pas s’ankyloser. On se lifte sans états d’âme pour supprimer la ride traîtresse. Mais il est peu question de l’entretien de l’esprit dans toute cette agitation, sauf pour recommander les basiques exercices de mémoire – la hantise de l’Alzheimer. En filigrane, il y a la honte d’être vieux. Il faut à tout prix faire oublier qu’on l’est, se faire pardonner d’avoir réussi la performance de traverser le temps. Là encore monde à l’envers : on devrait être fièr/e d’avoir triomphé des innombrables bâtons dans les roues qui jalonnent une vie. Mais on vous ferait presque grief d’y avoir réussi.
         Derrière tout ça, l’horreur de la mort qui approche. La vieillesse en est l’antichambre. Notre refus de l’accepter est donc un symptôme de notre impréparation au stade ultime de la vie. A son tour, cette attitude procède de la fuite en avant dans la course aux biens matériels au détriment d’une recherche spirituelle, autre que celle des sectes et autres groupes douteux. Parce que nos sociétés se sont éloignées des religions, elles ont du même coup renoncé à mener un travail sur l’éthique et le perfectionnement de soi. Or ce ne sont pas là des chasses gardées des religions. La philosophie est une discipline profane qui s’interroge sur le sens des choses et tente d’y apporter des réponses. Il existe une morale laïque, celle qu’enseignaient, il y a peu encore, nos instituteurs et nos institutrices et qui trouve sa place au collège sous la forme d’instruction civique.
         Le nombre accru des personnes d’âge nous invite à une approche du problème autre que le quantitatif.          Focaliser la réflexion sur le régime des retraites et l’accroissement des maisons de retraite n’épuise aucunement l’ampleur d’un phénomène. Il nous renvoie à la nécessité de repenser en profondeur notre mode de relation à l’autre et à nous-mêmes. L’âge ouvre un chantier dont nous commençons à peine à entrevoir les implications. Nos sociétés vieillissantes génèrent des mutations et des besoins qui attendent des réponses adaptées autres que le gardiennage et l’assistanat.
         Pour cela, il faut d’abord changer de regard sur l’âge. Travailler sur l’âgisme ordinaire – le mot n’a pas encore droit de cité – comme on travaille sur le sexisme ordinaire.

         (Fin de la première partie. Suite au prochain numéro)

         Les pensées de Pascaline