Griffes de Lionnes
Mi figue mi raisin
Morituri te salutant !   
Comment survivre le moins mal possible à ses vieux parents ?   
Le 8 mars nouveau est arrivé !    Le vieux : un poids ou une chance ?   
Le vieux : 1ère partie     
Les genres du sport Jeanne qui rit et  Jean qui pleure
Le réflexe réactionnaire J'ai soixante ans et toutes mes dents
Le féminisme est aussi l'affaire des hommes Le monde des femmes  
Quand elles l'auront Des mots pour le dire  

Quand elles l’auront, feront-elles autrement ?

         Une question taraude les consciences. Récurrente depuis les débats sur la parité au début des années 90, elle rebondit avec le retour du 8 mars, date rituelle où l’on parle des femmes. Cette année, la question se ravive avec l’approche des élections et la candidature de Ségolène Royal.
« Quand elles auront le pouvoir, l’exerceront-elles autrement ? »
         A peine formulée, on guette sur les lèvres la réponse. Pas le temps de souffler, de s’interroger, d’émettre un doute. Il faut se prononcer sur le champ, avoir une opinion déjà faite. Et pourtant cette interrogation correspond à une donnée inédite : l’entrée de quelques femmes dans la citadelle politique.
On a droit à deux grands types de réactions : les sceptiques et les enthousiastes.
         Les sceptiques vous dégainent sans sommation des noms. En première ligne, Margaret Thatcher. Tout est dit : s’il y a une Thatcher, c’est qu’elles sont toutes des Thatcher en puissance. « Pour une Thatcher, combien de vrais dictateurs ? » essayerez-vous d’objecter. Le mot, notez-le, n’a pas de féminin. Mais on vous rétorquera : « c’est une affaire de proportion : sur le peu de femmes au pouvoir, une Thatcher, c’est trop ». Le sceptique vous gratifie ensuite d’une méditation sur la condition humaine. Une fois en place, pourquoi les femmes résisteraient-elles à l’appel du pouvoir ? Non, croyez celui qui parle, c’est du tout mauvais, l’homme, même quand c’est une femme. Faut-il comprendre que dans ces conditions, mieux vaut laisser en place ceux qui y sont ?
         Les enthousiastes sont aussi péremptoires. Ils ont en commun avec les précédents une référence : la nature humaine. Avec la différence que celle des femmes est meilleure que celle des hommes. Et de dérouler le tapis des qualités féminines : douceur, attention aux autres, désintéressement … Mais surtout respect sacré de la vie. Dame, elles la donnent ! Logique qu’elles la préservent. Ne pas compter sur elles pour faire la guerre. Que voilà une bonne nouvelle ! Economie de dégâts en tout genre assurée. C’est sûr, les hommes, à la tête depuis des millénaires de la multinationale Terre, présentent un bilan calamiteux : déséquilibre entre les partenaires sociaux, appropriation des ressources naturelles, par ailleurs saccagées … Au bord de la faillite, nous sommes. Le PDG – Dieu ? - devrait me licencier ces incapables. Les enthousiastes misent nos dernières chances sur les damné/es de la terre : les femmes, flanquées de tous les autres : colorés du Sud et associés. Les femmes encore pures de tout péché de gestion.
         Alors ? Le sujet est trop grave pour le régler de façon aussi expéditive. Nous n’en sommes qu’au début de l’entrée des femmes en politique. A ce stade, on ne peut que formuler quelques remarques susceptibles d’apporter des éléments de réflexion à la Question.
Cette interrogation est essentielle : elle engage le devenir de l’espèce. La gestion unilatérale des ressources et des relations sur notre Planète a fait les preuves de sa relative faillite. Y associer la moitié reléguée de l’humanité offre une alternative sérieuse.
         Cette démarche demande du temps et comporte des étapes, dont on ne peut faire l’économie. Il est impossible de juger du savoir-faire des femmes, tant qu’elles sont aussi minoritaires à exercer un pouvoir. Les femmes en sont à la phase I : celle de devoir se faire accepter, dans une place dont elles ont été si longtemps exclues. On n’impose pas sa règle du jeu, quand on est hors jeu. Il faut d’abord s’y inclure. Normal donc qu’il y ait des Thatcher. Pour se faire accepter dans le monde des hommes, il faut se faire passer pour un homme au carré.
         Quel est l’intérêt de cette entrée des femmes en politique ? L’important n’est pas qu’elles accèdent au pouvoir pour détenir ce pouvoir, mais qu’elles y accèdent avec une conscience féministe. C’est-à-dire avec l’intention de changer les règles du jeu. L’objectif n’est pas de faire partager à des femmes les privilèges dont jouissent les hommes, mais de subvertir un système basé sur les privilèges. Ce qui suppose la volonté de changer à long terme le fonctionnement du politique. Et donc de mener une réflexion sur le pouvoir et ses implications.
         La possibilité qu’à long terme, les femmes exercent des responsabilités politiques autrement, ne vient pas de leur « nature » mais surtout de ce qu’a fait d’elles la culture. Elles ont été pendant des millénaires en position d’exclusion. Cette situation comporte aussi des avantages : en plaçant l’exclu/e en dehors du jeu, elle favorise un certain détachement et lui donne le recul nécessaire à la critique des règles de son fonctionnement. Les femmes ont, du fait de leur relégation dans l’espace privé, un autre rapport à la réalité, qui explique les qualités dont on les crédite : expérience du concret, habitude d’aller au plus pressé, meilleure relation à l’autre. Il est souhaitable que ces qualités acquises dans la relégation priment sur l’esprit de compétition, le goût de l’abstraction vide de sens et l’absence de vision large sur l’avenir au détriment du bien collectif.
         Alors pour toutes ces raisons, je parie pour elles. Et je ne boude pas l’opportunité qui se présente à travers la candidature de Ségolène. Je me solidarise avec les miennes et me désolidarise de toutes celles qui chipotent : « trop bourge, trop féminine, la jupe trop courte, les cheveux trop longs » … complétez la liste. Pur prétexte. En fait celles qui chipotent  ne supportent pas qu’une autre femme réussisse. Ou bien ça les renvoie à leur propre impuissance. Ou bien elles aimeraient être à sa place. Oui, la sororité, mes sœurs, reste à conquérir.

         Justine