Griffes de Lionnes
Mi figue mi raisin
Morituri te salutant !   
Comment survivre le moins mal possible à ses vieux parents ?   
Le 8 mars nouveau est arrivé !    Le vieux : un poids ou une chance ?   
Le vieux : 1ère partie     
Les genres du sport Jeanne qui rit et  Jean qui pleure
Le réflexe réactionnaire J'ai soixante ans et toutes mes dents
Le féminisme est aussi l'affaire des hommes Le monde des femmes  
Quand elles l'auront Des mots pour le dire  

Morituri te salutant !

         Enfin une qui craque ! Elle a baissé les bras, elle a pleuré et voulu renoncer, la grande Manaudou, en ce 11 août 2008, année des JO de Pékin.  Légitime, salutaire sa réaction. Comme un cheval devant l’obstacle insurmontable, elle a calé. Je ne l’ai jamais trouvée aussi grande que dans ce moment d’humanité ! Elle qui m’agaçait par ses caprices. Elle a laissé parler tout ce qui restait en elle de préservé, au-delà de l’inhumain apprentissage auquel on la soumet depuis des années. Pour en faire une championne. Le champion ? Derrière la belle façade, souffrances et grincements de dents. Manaudou a une épaule déglinguée et souffre en nageant.
        On a beaucoup glosé sur certains aspects de ces Jeux, véritable Mafia du Sport mondialisée, à la gloire du Fric, de la Compétition souveraine, autre forme plus soft de la Guerre, communion planétaire des peuples dans l’adoration du Stade, grande messe d’absolution à la Chine - vos crimes, Fille du Milieu, vous seront pardonnés en vertu du Nombre (habitants et  contrats).
        Mais pas un mot sur la nature du  plaisir pris par ces milliards de braves gens, qui salivent, affalés devant leurs écrans, face aux performances des athlètes. Qui rotent de satisfaction à la vue de ces exploits hors norme, de ces corps body buildés par des décennies d’efforts surhumains. 
        Ont-ils conscience de ce que coûte leur plaisir ? Des milliers d’heures d’entraînement, le renoncement à tout ce qui n’est pas la compétition, le souci obsessionnel de « gagner », le « mental », comme ils disent, fixé sur l’équation binaire gagner/perdre, c’est-à-dire écraser les autres. Le corps martyrisé, déformé, dopé, bientôt impotent à force de  maîtrise, la pression continuelle et les pratiques barbares des équipes sportives (dont la moindre n’est pas le harcèlement sexuel auquel des entraîneurs soumettent des sportives). La culpabilité garantie quand on n’est pas à la hauteur, le vide insupportable après les épreuves, les perspectives d’avenir barrées par le couperet de l’âge, l’angoisse de la reconversion…
        Tous ces braves gens prennent leur pied sur les souffrances de cette poignée de dieux soufflés, qui sont destinés à tomber.
        Quel plaisir trouble est-ce là ? Le même que celui éprouvé à regarder des acrobates se balancer là-haut sans filet, dans l’attente inavouée de les voir se casser la gueule, et d’étouffer alors un hypocrite cri d’horreur. Ah ! le délicieux frisson !
        Nous en sommes toujours au « Morituri te salutant » des Romains. Les gladiateurs, eux, mouraient vite, dévorés par les lions. Nos athlètes traîneront davantage, mais ils ne feront pas de vieux os heureux.
        Eh oui, nous avons une technologie très avancée, celle qui nous permet de regarder à plusieurs milliards le même spectacle. Mais avec le même regard qu’il y a deux mille ans.

         Justine