LE MONDE DES FEMMES.
Selon Alain Touraine
(Fayard –2006)
Le livre de Touraine est parfois confus, partial, mais il apporte à une réflexion sur les femmes du temps présent des éléments intéressants, à partir de ses confusions et contradictions.
Il commente les résultats de deux séries d’entretiens. La première série de soixante entretiens en trois groupes de réunions en trois séances de trois heures, a été réalisée en 2004. La seconde auprès de femmes musulmanes dont la moitié était voilée, en 2005.
L’auteur se déclare d’emblée surpris par ces paroles de femmes : elles ne correspondent pas à ce qui se dit et s’écrit sur les femmes, d’en haut. Les femmes interrogées ne se considèrent en effet pas comme victimes, ne croient pas à la nécessaire disparition de l’identité féminine et ont comme objectif principal la construction de soi. Elles se conçoivent comme sujets libres à travers la sexualité - terme dont la définition résiste et sur lequel nous reviendrons - et donnent la priorité au rapport à soi sur le rapport à l’autre.
Il y a un net rejet du féminisme chez elles, parce qu’il est assimilé au politique dévalorisé. Mais elles ne renient aucunement les conquêtes du féminisme.
De cette plongée, forcément limitée dans le monde des femmes, Touraine sort enthousiaste. Il y voit un laboratoire où se forge la recomposition de notre culture. Le privé est devenu l’espace privilégié de transformation. Qui a des répercussions obligées sur le public. La construction de soi à laquelle s’attachent ces femmes passe par le corps. Ou encore la sexualité. Touraine peine à cerner ce qu’il met sous ce terme, et s’égare dans la multiplicité des sens qu’on lui prête. On comprend que le sexe, longtemps objet d’enfermement pour les femmes est devenu instrument et langage de libération. Voilà qui nous ramène au coeur de nos revendications des années 70, axées autour de la libre disposition de nos corps, procréation et plaisir.
Mais selon Touraine, nous serions passées à une autre ère : le post--féminisme.
« Le post-féminisme n’est pas un mouvement social, mais un mouvement de reconstruction culturel par le dépassement des conflits et polarisation qui avait donné sa force principale au modèle européen de modernisation ».
Ce post-féminisme se situe dans l’air du temps qui n’est plus à l’affrontement social et à la conquête de lois, mais à un travail en profondeur des mentalités et comportements. Pour reprendre sa formule, on est passé de Marx à Freud, à une culture tournée vers l’intérieur, de la société et des individus. Dans ce passage, les femmes sont actrices principales. A travers leur cheminement propre, et compte tenu de leur place dans la famille, elles agissent à un niveau qui est celui de la diffusion.
Elles sont en train d’inventer des formes d’intervention inédites, où le refus de la politique traditionnelle ne signifie pas l’absence d’une démarche politique. Pour preuve, la volonté de dépasser des catégories qui régissent notre mode de pensée imprégnée par l’approche masculine : la bipolarité ou binarisme. Elles sont dans un état d’esprit qui réconcilie les contraires, corps/esprit, raison/affect. Elles relient, unissent, réparent les effets souvent désastreux de la séparation. Des sexes, des genres, des classes, des races…
L’analyse de Touraine est une bonne illustration de la fameuse formule. « La femme est l’avenir de l’homme. » Les enquêtes comme leur interprétation sont à prendre avec bémol. Mais Touraine est victime, à son insu, d’une contradiction. Elle s’incarne dans l’emploi du terme utilisé pour caractériser notre époque : post-féminisme. Touraine ne fait là que reprendre à son compte un vocable admis. Celui-ci suppose qu’on serait passé à autre chose, qu’il y aurait un dépassement du féminisme. D’aucuns parlent de mort ou d’enterrement. Il y aurait donc rupture entre le féminisme – lequel ? - et l’état d’esprit des femmes de ce début du XXIe siècle.
Est ce à dire que la domination et ses effets – cible première du féminisme - sont révolus ? La réalité des discriminations subies par les femmes nous enseigne évidemment le contraire. Mais, on peut admettre que les formes prises par le féminisme des années 70 sont dépassées, dans la mesure où elles ne sont plus adaptées à la réalité de notre temps, qu’elles ont contribué notoirement à faire évoluer. Là on rejoint Touraine dans son analyse des nouvelles formes que prend aujourd’hui la contestation.
Par contre le féminisme, comme pensée et projet de société, n’est pas dépassé. L’enquête de Touraine nous en fournit des preuves. Là où il perçoit un renversement de tendance, on peut voir au contraire, continuité et filiation. Le travail de construction de soi des femmes, qu’il présente comme un axe essentiel de leur démarche, prend comme cadre le privé. Ne proclamions-nous pas en 70 « Le privé est politique » ? L’essentiel de notre action a alors consisté à donner des lettres de noblesse politique au privé. Pour donner au politique un contenu plus adapté à la réalité, non pour en nier la pertinence. Les combats féministes d’alors ont contribué à élargir le champ du politique, restreint à une vision étroite.
Les femmes continuent sur cette lancée à leur manière. La priorité donnée au privé, comme lieu d’élaboration d’un sujet femme, est à la fois survivance du passé de dominée – cantonnée à cette sphère - et une mise à profit de cet espace familier pour y travailler à une libération de ce statut de dominée. Ambivalence propre aux femmes interrogées, que souligne Touraine et qui est particulièrement à l’oeuvre ici. Cette ambivalence s’exprime par le cumul des tâches, et chez les musulmanes, par le souci de ne pas choisir entre leurs deux cultures.
Le terme approprié pour nommer ce qui se passe serait de l’ordre du retournement, plutôt que du renversement. Le compromis, qui est le recours privilégie du dominé tenu de négocier, devient ici, une tactique pour faire, à partir de l’ancien, du nouveau. Dans les années 70, nous prétendions bien orgueilleusement, repartir à zéro. Nous étions portées par une époque de prospérité, où l’utopie avait ses chances. Obligées au pragmatisme par nécessité, les femmes d’aujourd’hui partent de là où elles sont. Le féminisme est passé par là. Mais elles mettent aussi à profit les éléments positifs de leur exclusion, qu’elles tentent de retourner à leur avantage. Tenir les deux bouts, tel semble être leur propos.
Oui, on ne part jamais de rien, même si on ignore d’où on vient. C’est parce que le féminisme, combat vieux de deux cents ans déjà, a changé les lois, les données de la politique et les comportements, qu’aujourd’hui les femmes sont en situation de pouvoir transformer et reconstruire leur rapport à elles et aux autres. Elles poursuivent, à leur manière, une démarche qui déconstruit le rapport de domination et cherche d’autres formes de coexistence entre sexes. Elles mettent en pratique les idées féministes, à leur aune.
Il n’y a donc pas rupture, sinon apparente, mais continuité. Avatar de la pensée binaire que cette tendance à chercher dans une réalité le biais qui sépare et différencie plutôt que celui qui réunit. L’histoire nous enseigne cependant qu’au delà des retours en arrière, un processus une fois enclenché va dans le sens de son mouvement initial. Depuis deux siècles on observe une tendance qui va dans le sens d’une libération des femmes. Tant que l’objet de ce mouvement reste valide, il n’y pas de raison pour qu’il s’arrête.
Justine