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MARIE DE GOURNAY

I – Le coup de foudre de Marie

         Il y a des personnages ayant marqué leur temps, qui passent aux oubliettes de la mémoire. Il en est ainsi de Marie de Gournay. Voyez plutôt : elle figure dans le Larousse Universel de 1922, mais pas dans les éditions récentes du Larousse Illustré. Vous pouvez aussi la chercher dans le « Robert des Grands Ecrivains de Langue Française » vous ne la trouverez pas. Le plus cocasse c’est encore le « Montaigne » de la collection Découvertes de Gallimard, édition 1987, pages 122, 123, 127, on y mentionne sa « fille d’alliance » Marie de Gournay, puis dans le lexique p.174 on lit : « Gournay : mairie de ». Oui, Mairie, vous avez bien lu, vous vous y reprenez à deux fois et vous décidez qu’un jour, vous irez visiter cette Mairie inattendue !

         Marie est née en 1565, aînée d’une famille de sept enfants. Son père, Guillaume Le Jars, petit nobliau campagnard, ruiné était monté à Paris pour faire carrière dans les officines royales. Il était en train de réussir et venait d’acheter la seigneurie de Gournay lorsqu’il décéda prématurément laissant derrière lui veuve et orphelins. La mère, Jeanne de Hacqueville, prend des décisions drastiques ! C’est qu’il faut sauver le domaine fraîchement acquis et qui vaut son patronyme à la lignée, au bénéfice du fils aîné. Il y a aussi cinq filles à marier, donc à doter. Elle commence par en sacrifier une, telle la mère UBU, elle passe à la trappe Léonor qui disparaît derrière les murs d’un couvent, à jamais. Léonor, la cadette, la camarade de jeux, la confidente, celle qui a dû partager le lit de Marie. Une seconde blessure après celle de la mort du père. Marie ne se consolera jamais de la perte de sa sœur.
         Il ne fait pas bon naître dans ces années-là, protestants contre catholiques, c’est le jeu de massacre. On met l’aîné des fils, Charles, à l’abri ; il est envoyé en Italie, sous prétexte de parfaire son éducation.
Jeanne, la mère, a une forte personnalité, mais elle se heurte à celle de sa fille, qui s’oppose. Marie a 13 ans, elle sait ce qu’elle veut, elle sait ce qu’elle aime : les idées. Elle ne se laissera pas formater en parfaite épouse. Malgré la réprobation de sa mère, elle apprend, seule, le latin et un peu de grec en s’aidant de traductions, peut-être aidée par un oncle paternel un tantinet intello.
         A 18 ans, en 1580, coup de foudre de Marie, elle lit les Essais de Michel de Montaigne (grâce à l’oncle ?) qui la bouleversent. Montaigne avait fait publier les deux premiers tomes de ses Essais dans la région bordelaise, sans remporter un succès phénoménal. En cette époque guerrière, un philosophe qui enseignait la modération tout en se contemplant le nombril, cela désarçonnait. Cinq ans plus tard, Marie apprend que Montaigne séjourne à Paris où il essaie de faire publier ses écrits. Elle lui envoie une lettre débordante d’admiration et le lendemain, il lui rend visite, charmé de l’admiration que lui porte une si jeune femme, à lui, 55 ans vieilli prématurément par la maladie. Jeanne de Hacqueville, flattée qu’un si haut personnage s’intéresse à sa fille (qu’elle commence peut-être à prendre au sérieux !) l’invite à Gournay. Et pendant 3 mois, en plusieurs séjours, Marie et Michel parcourront ensemble le domaine en discutant, reliront ensemble les Essais et d’autres écrits philosophiques. Laissons la parole à Montaigne :

         « J’ai pris plaisir en plusieurs lieux l’espérance que j’ai de Marie de Gournay le Jars, ma fille d’alliance, et certes aimée de moi beaucoup plus que paternellement, et enveloppé en ma retraite et solitude comme l’une des meilleures parties de mon propre être. Je ne regarde plus qu’elle au monde. Si l’adolescence peut donner présage, cette âme sera quelque jour capable des plus belles choses, et entre autres de la perfection de cette très sainte amitié, où nous ne lisons point que son sexe ait pu monter encore … » (fin du XVIIème chapitre.)

         Propos on ne peut plus inattendus chez ce philosophe quelque peu misogyne, bien qu’à ses heures, il ait pu envisager que la société seule était responsable du statut d’infériorité des femmes. Mais comme souvent chez Montaigne il y a tout et son contraire …
En examinant le texte de Montaigne, une question se pose : Marie et Michel furent-ils amants ? Certains le croient. Peu nous importe. On connaît, il l’a dit, les défaillances sexuelles de notre philosophe, alors, à 55 ans et malade ... Amitié amoureuse, sûrement et c’est déjà très beau.
         Au cours de cette rencontre, Marie écrit son premier ouvrage : Le proumenoir de Montaigne. C’est un roman inspiré de ses conversations avec son ami sur le thème de l’amour et de la passion. Elle y souligne déjà l’importance pour les femmes de recevoir de l’instruction.
Montaigne retourne dans son bordelais. Une correspondance abondante s’échange entre eux, dont il ne subsiste malheureusement aucune trace.
         En 1591 meurt Jeanne de Hacqueville et Marie se substitue à sa mère auprès de sa jeune sœur et de son jeune frère.
1592 mort de Montaigne. Marie ne l’apprend que de longs mois plus tard et bravant les périls de la guerre civile qui ravage la France, elle va rencontrer la veuve et la fille de Montaigne. Elle séjourne quinze mois près d’elles, se lie d’amitié avec ces deux femmes, surtout avec Léonor, d’un attachement « plus que fraternel » créant le lien de « sœur d’alliance ». On peut être frappé de cette recherche d’une famille choisie par Marie et de cette sœur perdue, Léonor, qu’elle retrouve en la fille de Montaigne.
         En 1595, elle se charge de la dernière édition des Essais, à Paris, revue et corrigée par Montaigne et que lui ont confiée sa femme et sa fille. Elle tente de les faire éditer dans d’autres pays européens, mais sans succès.
         Enfin, en 1635, nouvelle édition très importante des Essais. Marie réunit autour d’elle un groupe de savants avec lesquels elle traduit les quelques milliers de citations latines et grecques dont Montaigne avait émaillé ses écrits, sans se donner jamais la peine de les traduire. Il s’adressait à une élite. Il faut dire qu’à l’époque un livre coûtait fort cher et que les tirages n’excédaient pas quelques dizaines d’exemplaires. Mais Marie, qui avait appris seule le latin (qui savait le lire, le traduire mais non le parler) et qui avait dû abandonner le grec trop difficile sans précepteur, avait, elle, conscience de l’importance des textes de Montaigne et voulait les mettre à la portée du plus grand nombre.

A ce point du récit, on est en droit de se poser deux questions :

  1. Qu’y a–t-il de commun entre Montaigne et Marie de Gournay, en dehors d’une passion commune pour la connaissance et les idées ? Je pense que ces deux êtres étaient singuliers dans leur époque. Lui, nous l’avons dit, un sage parmi les fous, jouant les intermédiaires entre Henri III et Henri de Navarre ; elle, une rebelle, refusant le chemin tracé d’avance aux femmes de sa « condition » : l’ignorance et le mariage.
  2. La vie de Marie de Gournay va-t-elle se réduire à être le faire-valoir de Montaigne, auquel elle est sans cesse associée ou se forgera-t-elle son propre destin ? C’est ce que nous découvrirons la prochaine fois dans la suite de la vie de Marie le Jars de Gournay:

         II : Y a-t-il une existence après Montaigne ? »

Sur la vie de Marie de Gournay, à lire :
« Marie de Gournay » de Michèle FOGEL aux Editions Fayard – 2004
« Les femmes poètes au XVIème siècle » par Léon FEUGERE – 1860 (épuisé)


Par contre, vous trouvez un obscure de Gournay Vincent, économiste du XVIIIème siècle, auteur de la fameuse formule : « laisser faire, laisser passer », autrement dit un précurseur du libéralisme.        

         Victoire