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MARIE DE GOURNAY MARIE DE GOURNAY II Une femme en politique : Marcelle DEVAUD   

MARIE DE GOURNAY
II – « Y a-t-il une existence après Montaigne ? »

         C’est par cette interrogation, quelque peu angoissante, que se terminait le mois dernier la première partie de la vie de Marie Le Jars de Gournay.
        Rassurons tout de suite nos lectrices. Oui, Marie de Gournay, après la mort de son « père d’alliance » aura une vie originale, heureuse, importante et longue.

        Pour ce qui est de l’originalité, voyez plutôt : vieille fille et se revendiquant comme telle, ce n’est pas chose courante à l’époque (et maintenant…). Se mêlant de toutes les problématiques de l’époque et donnant son avis qui n’est pas forcément celui des puissants : sur la religion 1 , sur les courtisans dont elle fustigera la sottise et l’ignorance2 , sur les querelles littéraires et linguistiques qui battaient leur plein à cette époque3 et enfin sur l’égalité des femmes et des hommes, à propos de laquelle on ne lui demandait rien. J’ajouterai un autre aspect insolite, la passion qu’elle portait à sa chatte, sa mie « Piaillon », (ce qui devrait ravir beaucoup d’entre nous) à une époque où les sentiments à l’égard des animaux existaient encore moins que ceux que l’on portait au peuple ou aux enfants … Et, à ce propos, elle parlera du peuple4 , comme principal soutien de la Monarchie (les événements lui donneront raison deux siècles plus tard … lorsque le peuple ne soutiendra plus la Monarchie et qu’elle s’écroulera).

Marie fut-elle heureuse ? Je parierais que oui. Bien sûr, en ces temps troublés, le pays était exsangue, les fortunes dévastées et le peu que Marie avait reçu d’un héritage dont l’essentiel était allé au frère aîné, lui permettait à peine de « tenir son rang ». D’où de constantes lamentations sur ses problèmes d’argent. Mais après des années difficiles, d’inévitables compliments à l’adresse des Grands5 surent lui attirer la protection de gens, et non des moindres : Marguerite de Valois (la fameuse Margot) et Richelieu (qu’elle savait faire rire). Elle fut moquée et, à ce propos, on ne peut passer sous silence deux anecdotes relatées par la « commère » de l’époque Tallemant des Réaux :

        Elle fut amplement calomniée, un laideron, comme tous les bas-bleus, les féministes, les vieilles filles. Elle rendait coup pour coup à ses détracteurs. Elle ne faisait pas mystère de son caractère emporté «  Je suis d’humeur bouillante ; je suis impatiente et sujette à courroux. ». Elle se décrit physiquement dans ce fameux portrait pour le roi d’Angleterre comme ayant « la taille médiocre6 et bien faite, le teint clair brun, le poil châtain, le visage rond, qui ne se peut appeler ni beau ni laid ».
Mais, je pense qu’elle fut heureuse car elle avait des amis, de l’humour. C’était une intellectuelle, et à cette époque, les sujets de réflexions ne manquaient pas : elle sut s’en emparer et y jouer un rôle.
Elle avait une gouvernante, Nicolle Jamin, qui ne la quitta jamais, la servit dès son enfance et qu’elle traitait comme une égale, demandant qu’elle soit présente aux discussions qui se déroulaient chez elle. Elle dotera largement Nicolle Jamin dans son testament (ce qui permettra à la déjà vieille demoiselle, de se marier 2 ans après avec un vieil ami de Marie). Elle ne laissa à ses 3 neveux et à sa nièce qu’« une livre de bougie blanche à prier Dieu pour elle le priant de ne point mépriser ce présent proportionné à sa pauvreté … les avertissant que s’ils prennent quelquefois la peine de lire son apologie en son livre peut-être regarderont sa pauvreté sans mépris outre qu’ils ne doivent pas mépriser ce qu’elle leur laisse par la proximité de quelque estime et faveur qu’elle a acquise en France et plus loin entre les gens de vertu et de particulier mérite. » Quel humour ! Elle leur rendait leur mépris.
Loin de moi l’idée d’extrapoler une idylle entre Marie et Nicolle sa gouvernante, mais tout de même cela me ferait drôlement plaisir. Quant à ses neveux et à ses descendants qui portent encore fièrement le nom de Gournay, ils ne le doivent qu’à cette vieille tante méprisée qui avait pris pour nom de plume « de Gournay » alors qu’elle était très jeune. Ironie des lignées.

        L’importance de Marie de Gournay ne se mesure pas seulement à son féminisme, mais à la part qu’elle prit dans cette querelle concernant la langue Française, qu’il s’agissait de moderniser à l’aube de ce siècle considéré depuis comme classique et qui ne voulait plus supporter aucun archaïsme.
Marie fut féministe au sens où pour elle l’égalité des hommes et des femmes était un fait et que seul le manque d’instruction maintenait les femmes dans un état d’infériorité. Deux de ses ouvrages « L’égalité des hommes et des femmes » (1622) et « Le grief des dames » (1626) paru dans la somme de ses ouvrages intitulé « L’ombre de la Demoiselle de Gournay » abordent le sujet.
Dès les premières lignes de l’« Egalité des hommes et des femmes », elle annonce la couleur : « La plupart de ceux qui prennent, la cause, des femmes, contre cette orgueilleuse préférence que les hommes s’attribuent leur rendent le change entier : car ils renvoient la préférence vers elles. Moy qui fuit toutes les extrémités, je me contente de les égaler aux hommes : la nature s’opposant autant à la supériorité qu’à l’infériorité. » Pour elle, tout est dit, les hommes et les femmes sont égaux : « Au surplus l’animal humain n’est homme ny femme, à le bien prendre, les sexes étant faits … pour la seule propagation. L’unique forme et différence de cet animal, ne consiste qu’en l’âme humaine. Et s’il est permis de rire en passant, le quolibet ne sera pas hors de saison, nous apprenant : qu’il n’est rien plus semblable au chat sur une fenêtre, que la chatte. » Autrement dit les différences n’existent que dans le but de la reproduction. Remarquons son humour que l’on retrouve plus loin : « Jésus-Christ est appelé fils de l’homme, bien qu’il ne le soit que de la femme ». Elle fustige la loi Salique : « qui prive les femmes de la couronne, elle n’a lieu qu’en France. Et fut inventée au temps de Pharamond … » Heureusement dit-elle, on a inventé les régentes qui ont : « Bien servi aux Français … pour un équivalent des rois ; car sans cela combien y a il que leur Etat fut par terre ? » Bref elle y va aussi de son petit couplet sur les femmes célèbres, c’était un des arguments qu’utilisaient alors les féministes, et on n’échappe pas à Jeanne d’Arc :
Cette illustre Amazone instruite aux soins de Mars,
Fauche les escadrons et brave les hasars :
Vestant le dur plastron sur sa ronde mammelle,
Dont le bouton pourpré de graces étincelle :
Pour couronner son chef de gloire et de lauriers,
Vierge elle ose affronter les plus fameux guerriers. »
Il faudra bien un jour que les Français sachent qu’ils sont le seul pays au monde à avoir comme héros national, une héroïne !

        Le registre est un peu différent dans le « Grief des dames » elle insiste sur l’instruction dont les femmes sont privées, source d’inégalité : « Bienheureux es-tu, lecteur, si tu n’es point de ce sexe, qu’on interdit de tous les biens, l’interdisant de la liberté… afin de lui constituer pour seule félicité, pour vertus souveraines et seules, ignorer, faire le sot et servir. » Plus loin elle se plaint du mépris et de l’ignorance dont sont victimes les œuvres écrites par des femmes : « j’en ay connu qui méprisaient absolument les œuvres des femmes, sans se daigner amuser à les lire pour savoir de quelle étoffe elles sont : et sans se vouloir premièrement informer, s’ils en pourraient faire eux-mêmes qui méritassent que toute sorte de femmes les lisent. »

        Un autre combat de Marie fut considéré comme un combat d’arrière-garde (de la même façon que Christine de Pizan défendant l’amour courtois, alors qu’on en était au registre machiste.) Mais ce combat fut Ô combien utile. Nous connaissons la célèbre formule « Puis Malherbe vint … » la mutation de notre langue en français moderne débuta à la fin du XVIème siècle sous l’influence de la cour pour se terminer avec le grammairien Vaugelas au milieu du XVIIème siècle et c’est depuis que « le masculin l’emporte sur le féminin parce que (je vous le donne en mille) … plus noble ». Avant Vaugelas, l’adjectif s’accordait avec le dernier nom d’une énumération, quel que soit son genre. Ce qu’il est intéressant de souligner, c’est que Marie, partisane du « vieux françois », participa au mouvement et se battit becs et ongles pour sauver des centaines de mots du vocabulaire que l’on voulait supprimer, car jugés vulgaires. Certaines des premières réunions de l’Académie Française, fondée par Richelieu, pour justement définir les nouvelles règles, se réunirent chez elles. Elle se battit contre ceux qui voulaient bannir les métaphores du langage poétique ; elle défendit la rime pour l’oreille plus que pour l’œil, ainsi que les diminutifs. Que dirions-nous si nous n’avions plus les mots : œillade, opportun, ridicule, sagacité, humiliation ; les locutions « ambitionner une faveur », « bien ou mal intentionné », « détrôner un roi , une opinion ». Elle se bat pour que soient préservés les parlers populaires qui « courent par les rues de Paris », pour que l’on ait le droit d’écrire comme l’on parle. Elle publie en 1619 puis en 1641 la « Défense de la poésie et du langage des poètes » qui obtint un grand succès. Elle se lança dans la polémique avec une fougue chevaleresque et n’épargna pas ses sarcasmes aux tenants du nouveau langage. C’était une lutte perdue d’avance, mais au moins, grâce à elle, quelques richesses furent préservées.

        Longue fut la vie de Marie Le Jars de Gournay, puisqu’elle mourut  dans sa quatre-vingtième année, le 13 juillet 1645, à une époque où l’espérance moyenne de vie ne dépassait pas 25 ans (50% des enfants mouraient avant l’âge de 10 ans). Une vie Longue contradictoire : catholique, hostile aux Protestants, mais amie de libertins tels Théophile de Viau et La Mothe le Vayer, à qui elle légua sa bibliothèque qu’elle avait héritée de Montaigne, qui lui-même l’avait hérité de La Boétie. Ainsi se créait au-delà du temps propre à chacune de ces vies, une école de pensée, humaniste. Le mouvement féministe du XXIème siècle lui redonne son importance, mais elle reste encore insuffisamment connue. Ayez une grande pensée pour elle lorsque vous longez l’église Saint-Eustache où elle repose.

        Victoire

Sur la vie de Marie de Gournay, à lire :
« Marie de Gournay » de Michèle FOGEL aux Editions Fayard – 2004
« Les femmes poètes au XVIème siècle » par Léon FEUGERE – 1860 (épuisé)

Son œuvre a été rééditée récemment :
Œuvres complètes réalisées par J.-C. Arnould, E. Berriot-Salvadore, M.-C. Bichard-Thomine, C. Blum, A. L. Franchetti, V. Worth-Stylianou (Paris, Honoré Champion, 2002)

Gournay-sur-Aronde est situé à 15 kilomètres à l'ouest de Compiègne. On y a découvert un site celtique datant du début du IIIème siècle avant JC.


1 Elle défendra les catholiques contre les protestants, sur les mêmes bases que son maître à penser : il faut être de la religion du pays dans lequel on est né, ne bousculons pas les idées reçues !

2 « Le monde est une cage à fous :
Gens de cour le sont plus que tous. »

3 A partir de Malherbe (1555-1628) débute la grande réforme de la langue française.

4 Paru en 1626, le traité « De la néantise » oppose « le peu de prix de la qualité de noblesse » et ce  « gentil peuple qui si constamment, unanimement et fortement soutient l’Etat, le bas âge et l’autorité sacrée de nos rois … »

5 C’est ainsi que l’on gagnait sa vie à l’époque lorsque l’on faisait profession d’écrivain.

6 Médiocre n’a pas le même sens à cette époque, il signifie : de taille moyenne. Ce qui est positif, les grandes femmes n’étaient pas vraiment prisées !