Alice Milliat, vous connaissez ?
Ce texte est composé à partir d’extraits du livre intitulé «Alice Milliat, la pasionaria du sport féminin» de André Devron. ( Vuibert éditeur, 2005), rassemblés par Emilie .
Alice Milliat est née le 6 mai 1884 à Nantes. Son père est un employé du commerce et sa mère couturière. Après des études dans sa ville natale, elle devient institutrice. Mariée à vingt ans à un jeune homme employé à Londres, c’est en Angleterre qu’elle découvre les activités sportives et se met à fréquenter les stades et à pratiquer l’aviron. Son mari meurt en 1908 ; elle n’a pas d’enfant et ne se remariera pas. Alice, l’expatriée, voyage aux Etats-Unis et dans plusieurs pays européens. Instruite, polyglotte et dorénavant passionnée de sport, elle rentre en France bien déterminée à apporter son soutien aux jeunes filles qui veulent pratiquer un sport.
Alice joue au Hockey, fait du football et de la bicyclette. Elle nage si bien qu’elle sauve des jeunes filles en train de se noyer, en Bretagne, en 1923. Elle est avant la lettre une championne d’aviron.
Les débuts du sport féminin.
Par un beau dimanche d’avril 1918, dans le bois de Chaville, en banlieue parisienne, le premier cross country féminin a lieu. La course est organisée par la Fédération des sociétés féminines sportives en France - la FFSF - créée cinq mois plus tôt par deux hommes Pierre Payssé et Pierre Pelan. Habillées comme les hommes en maillot et en short, leur tenue est jugée indécente par des détracteurs Quarante deux concurrentes y participent. Peu de temps après, le second championnat de France féminin d’athlétisme est disputé, Porte Brancion à Paris. Fémina Sport avait organisé le premier en 1916.
La grande guerre n’est pas terminée. Les Françaises ont traversé ces temps difficiles en prenant en charge les métiers et responsabilités traditionnellement dévolus aux hommes. Depuis le milieu du XIX° siècle des femmes pratiquent des activités sportives, souvent avec leurs maris. Le tennis, le golf, l’équitation sont à la mode dans la bourgeoisie et l’aristocratie. Certaines font aussi du tir ou des rallyes automobiles, parfois même franchissent la Manche à la nage. Une semaine avant que le cross de Chaville ait eu lieu, des sportives disputaient le premier match officiel féminin de football. Des clubs féminins se sont formés tel Academia, En–avant ou Fémina Sport dont Alice est présidente. La FFSF dont elle est trésorière, va les regrouper. Elle déclare : « les premières sociétaires sont pour leur grande majorité des laborieuses, que le travail soit manuel ou intellectuel. »
En 1900 déjà, les Concours internationaux d’exercices physiques et sportifs organisés à Paris lors de la seconde Olympiade comportait des épreuves féminines officielles de tennis et de golf. Certaines sportives étaient présentes dans neuf autres disciplines.
Les années « folles ».
Durant les années 20, les sociétés sportives féminines se multiplient : on dénombre 11 clubs en 1920, 30 à la fin de la même année et 131 un an plus tard, en 1921. Les manifestations, tous sports confondus - y compris football et rugby - ont lieu de plus en plus fréquemment. Le journal militant féministe La Française donne son nom à un championnat pour les footballeuses : la coupe La Française.
Alice devient en mars 1919 présidente de la FFSF et, en 1920, selon son souhait, la direction devient exclusivement féminine.
Le sport féminin naît donc en marge du sport masculin et impose son propre dynamisme.
Les pouvoirs publics promeuvent alors une politique nataliste afin de compenser les pertes en vies humaines provoquées par la guerre ; pour concevoir de beaux enfants, les femmes sont encouragées à pratiquer des exercices physiques.
Un an plus tard une nouvelle fédération est créée, suite à un conflit au sein de la FFSF. Un homme en est l’auteur qui supporte mal le pouvoir et l’énergie débordante d’Alice mais surtout l’indépendance des femmes par rapport aux hommes. Selon la formule « diviser pour régner » certaines disciplines - comme la gymnastique - fondent leur propre fédération.
Mais l’adhésion massive des femmes aux pratiques sportives dépasse le simple objectif d’hygiène et de santé : les femmes prennent du plaisir et s’investissent sérieusement dans les compétitions. Nombreuses sont alors les voix qui s’élèvent pour les condamner. Le docteur Bogey dans Le manuel scientifique de l’éducation physique écrit : « la femme n’est point construite pour lutter mais pour procréer ». On reproche au sport de rendre les femmes stériles ou célibataires, d’inciter à la débauche en montrant leurs corps sur les stades. Pierre de Coubertin écrit : « le rôle des femmes devrait être surtout, comme aux anciens tournois, de couronner les vainqueurs... le véritable héros olympique est à mes yeux l’adulte mâle individuel.» Pierre de Coubertin avait remis en faveur les jeux olympiques en 1896 à Athènes ; il assumera la direction du CIO -Comité international olympique - jusqu’en 1925. Il s’oppose à la présence des femmes aux jeux. Les premiers jeux sont exclusivement masculins mais le Comité, plus souple que son président, autorise la présence de femmes dans quelques disciplines durant les Olympiades suivantes. Cependant il n’est en aucun cas possible que des femmes participent à des épreuves d’athlétisme, le roi des jeux « le sport des héros ».
En fait, c’est dans toute l’Europe que des sportives se manifestent et Alice, la polyglotte, celle qui a traversé et vécu dans de nombreux pays prend des contacts avec elles. Au printemps 1921 le premier meeting international d’éducation physique féminine connu sous le nom de, l’Olympiade féminine, est organisé à Monte Carlo. Anglaises, suissesses, italiennes, norvégiennes, se sont jointes aux françaises qui sont les plus nombreuses. Les rencontres internationales vont se multiplier. Après cette tentative réussie à Monte Carlo, Alice va créer une Fédération sportive féminine internationale (FSFI). Elle explique que la FFSF, vu son développement rapide, se devait d’en prendre l’initiative. De nombreux pays approuvent et se manifestent lors du premier congrès : la Grande Bretagne l’Italie, la Tchécoslovaquie, les Etats-Unis, l’Espagne, la Suède, l’Allemagne, l’Autriche, la Yougoslavie et la Chine. Lors du second congrès de la fédération, Alice est élue présidente sur proposition de la déléguée des Etats-Unis.
Alice renouvelle sa demande auprès de Coubertin pour l’admission des femmes aux épreuves d’athlétisme : nouveau refus.
Les jeux olympiques féminins.
La Fédération internationale décide d’organiser les premiers jeux olympiques féminins le 20 août 1924, au stade Pershing dans le bois de Vincennes. De nombreuses américaines débarquent en France. Les journaux relatent abondamment les évènements. La cérémonie d’ouverture est grandiose, le public afflue. Et là, les femmes s’adonnent pleinement à l’athlétisme.
Ces évènements troublent l’establishment masculin. Alors, les hommes de l’International amateur athletic federation (IAAF) vont mener une « enquête » pour vérifier si les femmes ont les capacités nécessaires pour diriger le sport féminin ! Leurs conclusions ne démontrent rien mais émettent le vœu que, comme le pense Coubertin, le sport féminin devrait se pratiquer sans spectateurs et seulement devant des invités !?
Dans le journal l’Auto, Alice dénonce une main mise masculine sur le sport féminin et cet « atavique esprit de domination masculine qui considère la femme comme un être inférieur obligée de toujours lutter pour faire admettre sa valeur. »
Le créateur de l’IAAF, membre du CIO, S. Edström déclare à un journaliste suisse : « Je suis tout à fait contre les compétitions féminines… le sport féminin ne doit exister que si l’IAAF le prend en mains ». Mais les fédérations adhérentes à la FSFI en rejettent l’idée.
Le succès de la manifestation parisienne a eu un large écho dans le monde : les clubs et fédérations féminines se développent partout. En France aussi la Fédération compte maintenant plus de 300 sociétés (dix fois plus qu’en 1920).
L’autorité d’Alice, son franc-parler et son dynamisme font d’elle une célébrité incontournable. Marie-Thérèse Eyquem (présidente du Mouvement démocratique féminin et responsable des sports féminins) a écrit : « Il fallait avoir le caractère bien trempé pour diriger le sport féminin dans un monde hostile. » Malgré cela, lors des 7ème Olympiades, en 1924, les femmes ne sont admises que dans trois disciplines : tennis, natation et escrime.
Alice sera bientôt sous le feu de deux menaces : l’une sur l’indépendance du sport féminin et l’autre sur la mise en cause de l’appellation « Olympiques ». Edström vient à Paris et avec brutalité et arrogance déclare qu’il ne saurait y avoir qu’un seul pouvoir – masculin - pour diriger chaque sport. Toutes les fédérations féminines s’opposent à lui et Alice en est la porte parole.
Elle est prête à faire une concession, en abandonnant le titre Olympique, si, de son côté, Edström et l’IAAF admettent que le sport féminin se dirige lui-même. Alice accepte de se conformer aux règles techniques édictées par l’IAAF. Subrepticement, Edstrôm ajoutera au texte la proposition d’introduire l’athlétisme féminin aux jeux Olympiques sans qu’Alice en soit prévenue.
Les seconds jeux mondiaux féminins se tiennent à Göteborg en Suède en août 1926.
Ils sont patronnés par Gustav Adolf, le prince royal. C’est un grand évènement : huit pays participent, dont le Japon. Le stade accueille 8.000 personnes enthousiastes.
L’IAAF a donc décidé d’entrouvrir les épreuves d’athlétisme aux femmes : mais seulement cinq jeux par rapport aux treize disputés à Göteborg ; Alice proteste, mais cède : les femmes participeront aux jeux Olympiques d’Amsterdam de 1928.
L’hostilité des hommes n’a pourtant pas disparu : profitant d’un incident banal lors de l’arrivée du 800 mètres où l’une des concurrentes a chuté, la vox masculine, reprise dans les journaux, réclame la suppression de l’épreuve – trop dure pour les faibles femmes ! Dans la foulée, trop content, l’IAAF supprime aussi le 200 mètres, le saut en longueur et le lancer du poids !
La FSFI poursuit cependant son développement ; on compte maintenant des adhérentes dans 22 pays.
Le CIO demande la réduction des épreuves féminines d’athlétisme, voire leur suppression totale. Ce sont les américains qui vont réagir en déclarant que leurs athlètes masculins ne participeront pas aux prochains jeux de Los Angeles si les femmes en sont exclues.
La FSFI organise les 3ème Jeux mondiaux féminins à Prague en 1930.
« Le succès des jeux de Prague a dépassé tout ce qu’on pouvait imaginer », dit Alice. 270 athlètes venues de 17 pays, devant 60.000 personnes au total qui les acclament durant quatre jours. Alice contrôle tout. La vitalité du sport féminin est amplement démontrée. Mais du côté du CIO les positions n’ont pas changé.
Côté français aussi la résistance masculine s’organise : réduction des aides de l’Etat, difficulté à trouver des stades, les hommes étant partout prioritaires. De nouveau la controverse enfle sur la tenue, avec des reproches d’indécence et les risques supposés que le sport fait courir aux jeunes filles Au sein même de la FFSF des positions régressives se manifestent : ainsi la nouvelle présidente souhaite faire disparaître la compétition au profit d’une simple pratique sportive généralisée à toutes les femmes, ce qui enrage Alice.
Celle-ci reprend la tête de la Fédération en 1930, et part chercher des fonds et des terrains. Des matches entre la France et différents pays européens ont lieu.
Aux Jeux Olympiques de Los Angeles de 1932, malgré le peu d’épreuves réservées aux femmes, le succès est grand au point qu’on parlera de « Jeux des femmes ». Mais, faute de moyens, le Fédération française ne pourra envoyer qu’une seule compétitrice, une nageuse. Aucune femme ne participe au jury d’appel de l’athlétisme et Alice n’a été ni invitée ni remplacée.
La FSFI refuse les diktats de l’IAAF. Elle n’accepte pas que le sport féminin ait un simple tabouret, avec une fausse ouverture pour donner bonne conscience aux bien pensants .Elle décide donc de continuer à organiser les Jeux mondiaux féminins. Prochaine date et lieu : Londres 1934.
Les clubs féminins se développent partout dans le monde et leurs fédérations demandent à adhérer à la FSFI ; celle-ci représente alors une trentaine de pays. Elle est reconnue d’utilité publique par l’Etat en 1932. Mais manquent toujours l’argent et les terrains : pour cette raison le football est abandonné. Alice lance alors une souscription nationale.
Aux Jeux de Londres, on compte 250 participantes venues de 18 pays, 12 épreuves d’athlétisme, 2 sports collectifs et six mille spectateurs chaque jour. Des soupçons se manifestent sur le sexe biologique de certaines compétitrices ; l’habituel procès fait au sport féminin, soupçonné de masculiniser les femmes, refait surface.
Fin de la 1° partie