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UN SURSAUT


        Sur ce terreau anémié, les pousses de l’islamisme politique germent allégrement. Par aveuglement et/ou lâcheté, on baisse casaque. Résultat : nos principes républicains se dégradent, comme une façade qu’on n’entretient plus. Voilà comment une jeune fille, Sohane est brûlée vive par un petit caïd de banlieue ; voilà comment on ose revendiquer le port du voile à l’école, lieu de neutralité ; voilà comment des humoristes sont poursuivis en justice pour racisme, alors qu’ils ont caricaturé les fanatiques religieux musulmans, comme ils l’avaient toujours fait avec les intégristes religieux de tout bord ; voilà comment un professeur de philolosophie, Redeker, est victime d’une fatwa qui l’oblige à abandonner son poste et à vivre dans la clandestinité. Notons le lâchage général et les « oui, mais » de ceux qui ont fait mine de le soutenir. A-t-on entendu le Ministre de l’intérieur prendre position contre l’inadmissible atteinte à la liberté individuelle que représente la fatwa lancée contre lui ? Depuis quand, en pays laïque, cette forme archaïque et étrangère d’excommunication a-t-elle force de loi tacite ?
        La laïcité ? On l’avait crue acquise. On avait oublié une règle d’or : les progrès sur l’obscurantisme sont par nature fragiles. Non tant parce que les barbares sont organisés, mais parce qu’en chacun de nous, somnole cette foutue tendance à faire profil bas, à raser les murs, à se faire petit, à ne pas la ramener devant l’intolérable. Propension qui explique le nazisme, le stalinisme, le polpotisme … Et qui explique la progression planétaire, de l’intégrisme, nouveau totalitarisme, sous toutes ses formes. Comprendrons-nous jamais que nous avons plus à perdre à nous écraser devant la barbarie qu’à y résister ?
Alors dans ce contexte inquiétant, saluons trois événements récents. Ils amorcent un sursaut. Il s’agit du procès de Charlie Hebdo, de la grande Rencontre laïque des 10 et 11 février à Montreuil, et de la sortie d’un livre « L’esprit de l’athéisme – Introduction à une spiritualité sans dieu » du philosophe André Comte Sponville ( Albin Michel 2006).
        La presse a abondamment rendu compte du procès de Charlie Hebdo. Je n’y reviendrai pas, sauf pour saluer la mobilisation des médias et des politiques – y compris Sarkozy ! – et la décision de relaxe du tribunal.
        La grande rencontre laïque des 10 et 11 février a eu moins d’écho. Les médias préfèrent s’étendre sur les allées et venues des frères Ramadan que de prendre acte de la vitalité retrouvée des laïcs, longtemps divisés. Les forces progressistes ont toujours du mal à s’entendre et à se regrouper, pour les raisons qui fondent leur engagement : la diversité et la liberté des opinions ne font pas toujours bon ménage avec la discipline et l’union nécessaires à l’organisation d’un front. Par contre, en face, le « tous pour UN en rangs serrés », est très fédérateur.
        L’initiative de Montreuil a été un succès. Elle a attiré un public nombreux. Ce qui a fait dire à un intervenant venu spécialement du Congo : « Je croyais me retrouver, comme d’habitude, devant quelques fidèles, et je suis ravi de constater que la salle est pleine ». Il y avait en effet des intervenants venus de toute la France et du monde entier : Afrique, Inde, Europe. Tous et toutes nous ont alertés sur la progression de l’intégrisme dans le monde, sous diverses formes. Un bureau international laïque s’est constitué.
        Le livre de Comte Sponville « L’esprit de l’athéisme – Introduction à une spiritualité sans dieu.», a le mérite de poser clairement que la spiritualité n’est pas le monopole des religions. Les bouddhismes et le taoïsme mènent depuis des millénaires une recherche spirituelle hors des religions révélées.
        C’est l’aspiration à une morale qui a fondé la religion et non le contraire. Que l’amour soit préférable à la haine, la générosité à l’égoïsme, la justice à l’injustice, sont des exigences éthiques. Mais elles ne sont jamais données, elles exigent un effort permanent pour les construire et les consolider. « Que les religions nous aient aidés à le comprendre, cela fait partie de leur apport historique, qui fut grand. Cela ne signifie pas qu’elles y suffisent ou qu’elles en aient le monopole. » La vertu n’est pas le domaine réservé des croyants, l’histoire nous a amplement prouvé qu’elle n’a cessé d’être bafouée au nom de la religion.
        Les religions correspondent à une phase de l’évolution de l’espèce humaine. Nous sommes déjà passés à autre chose depuis longtemps, avant même les Lumières. Montaigne, qui croyait moyennement en dieu, écrivait : « Il n’est rien si beau et légitime que de faire bien l’homme et dûment.» La laïcité et l’athéisme sont devenus les meilleurs moyens pour y parvenir. Face à la millénaire emprise des monothéismes, ils sont jeunes et inexpérimentés. Ils s’adressent à la raison, qui ne fait pas toujours le poids face aux mirages de la foi. « La foi sauve, donc elle ment » dit Nietzsche. Mais c’est justement pour cela qu’elle fascine. Notre humanité infantile a besoin qu’on lui raconte des histoires, fussent-elles à dormir debout, pour apaiser son angoisse d’être seule au monde.      
       Le désarroi où elle est, explique la résurgence des intégrismes. Ils apportent des réponses définitives et simplistes au doute existentiel. J’aurais aimé que Comte Sponville insiste là-dessus. Au lieu de s’attarder sur la question de savoir si Dieu existe. Ou encore de nous livrer ses expériences du « sentiment océanique », dixit Freud, qui est « un sentiment d’union indissoluble avec le grand Tout, et d’appartenance à l’universel ». A se demander si notre philosophe athée n’est pas rattrapé à son insu par une nostalgie inavouée pour une foi impossible, mais tellement confortable…
        Qu’on se le dise : on peut se passer de religion, mais pas de compassion, de sagesse et d’amour. Le moment est venu de jeter les bases d’une morale athée et laïque. 

Justine