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Salutaire Despentes La situation des esprits

UN  REGAL  POUR  L’ESPRIT

« La  situation  des  esprits » Domecq et Naulleau  . Ed . La Martinière .2006 

         « Il ne faut jamais s’en laisser conter par ce qui a l’air d’être là. Par « La réalité » : ce singulier est singulièrement totalitaire. »

         Ce livre est une bouée. Pour les esprit qui « ne s’en laissent  pas conter », mais qui, immergés dans le bain du conformisme et de la médiocrité communs, pourraient douter de la pertinence de leur sentiment nauséeux face à la réalité de notre temps. Domecq, auteur confirmé mais inconnu du grand public et Naulleau, écrivain et éditeur, nous lancent leur bouée salvatrice et nous ramènent vers les rivages - délaissés par les temps qui courent - de la Pensée. Par définition libre et risquée.
         Les deux compères de la « Situation des esprits » nous invitent donc à une stimulante balade du côté de ce qui se passe dans les arts, la littérature, la politique. Le diagnostic est sans concession. Il y a quelque chose qui ne va pas. La Culture aussi est happée par la grande dépression contemporaine. Evidence : pourquoi le « Culturel » échapperait-il à l’air du temps ? Ils nous déboulonnent en finesse les idoles en cour : Buren qui ne fait que répéter à l’infini depuis quarante les mêmes rayures  -  Sollers - qui lui par contre, prend tous les trains en marche - Houellebecq - dont la platitude du style et la vulgarité cynique passent pour de la littérature - Catherine Millet qui érige la fornication tout azimut en libération et préfère se pencher « sur sa propre merde plutôt que de travailler à l ‘élévation de l’humanité » … pour ne citer que les plus connus. Les deux derniers, supposés chantres de la libération sexuelle via la littérature ont ceci en commun : « Ils décrivent ce que l’on se fait l’un à l’autre et surtout pas ce qui se passe pendant qu’on le fait ». Puritains pur jus, nos deux « libérés ». Ils ont en fait la même horreur de la chair que leur grand Maître, Sade : ils la subliment et à la fois la fustigent dans une sexualité axée sur le génital et l’évitement de l’autre. Tu parles d’un « nouveau » !
         Mais pas touche à mon « contemporain » ! Il passe pour subversif par définition. Aujourd’hui le mot de passe des « mouches de mode » est : point de salut hors du Nouveau, en vertu du « A bas l’art établi ! » Il s’agit de ne surtout pas rater le coche du génie, de ne pas paraître ringard.
         La vraie question : pourquoi tant de gens donnent-ils, tête baissée, là-dedans ? Pourquoi ne nous fait-on connaître que le pire dans le contemporain ? Réponse prémonitoire d’un précurseur, A. Warhol :  « L’art des affaires est ce qui suit l’art tout court ». Eh oui ! Le capitalisme tout puissant ne s’arrête pas au périmètre sacré de l’art. C’est un marché comme les autres, gouverné par des lois qui ont peu à voir avec la valeur artistique. Il est évident que derrière le rideau de fumée des artistes mode, il y a de vrais artistes méconnus. Et ceux qui ont peur de rater le dernier train du génie les auront ratés.
         Voilà qui nous amène au politique. A tant se focaliser sur les dégâts du communisme, on ne voit pas ceux du capitalisme.  La marchandisation de l’art en est un. Pas le seul. Domecq met le doigt sur un point aveugle de l’idéologie libérale qui donne le primat à l’économique sur l’humain. Car le choix de l’argent pour l’argent n’est pas innocent : c’est une vision du monde et elle irrigue tous les secteurs de notre vie. Elle est en train de générer un désastre  majeur : «  nous sommes de plus en plus nombreux à  n’avoir aucun intérêt à cette société de l’Intérêt Roi ». Les seuls à dépérir au froid et sans toit ne sont pas que des SDF. Il y a tous les autres, des millions qui dépérissent d’un manque essentiel : l’absence de sens.
         Mais la responsabilité de cette dérive nous incombe aussi. Là encore, nos auteurs pointent sans complaisance, les ambiguïtés du « peuple » - hypocritement sacralisé et pas si « aliéné » que ça - et de la gauche.
         Le premier, le peuple, reproche au politique de ne rien changer comme s’il voulait, lui, que « ça change ». Il veut des gouvernants « propres », mais les vire quand ils sont au pouvoir (Mendès, Jospin) et reconduit sans états d’âme les « malpropres ». Le bon peuple a incontestablement le cœur à droite et la raison à gauche. Comme tout le monde. L’histoire des deux derniers siècles nous l’a prouvé : les gouvernements de gauche y forment une exception.
         La gauche ? Plus à l’aise pour produire des idées et des révolutions que pour exercer le pouvoir. Elle ne l’aime pas ce pouvoir qu’elle trouve – non sans raison – « intrinsèquement pervers, pervertisseur ».
         Ce livre est à savourer. Il donne des arguments à la critique, stimule la pensée, la fait rebondir et l’espoir avec. Il rappelle une évidence : la conscience de ce « quelque chose qui ne va pas » ouvre au besoin d’inventer autre chose. La création s’est toujours ancrée sur ce socle d’insatisfaction. Et contrairement aux apparences, nous sommes dans une époque où la grande dépression collective porte sans doute en elle les ébauches d’un autre rapport de l’être humain au monde.

         Justine