Griffes de Lionnes
Coups de coeur
La complainte du mâle barré     
Madeleine Vionnet    D'un féminisme à l'autre   
Le retour des femmes aux fourneaux    Darling   
Femmes artistes Tolérer l'intolérable    L'élégance des âmes   
Les filles du désert Un jour...  
Ephémères ... ? Laïcité, ma soeur Un sursaut

Une recette d’Hildegarde de Bingen (1098-1179)

Le vrai pouvoir
J'aime ben    

MADELEINE VIONNET.

Dans un petit village du Loiret est née, en 1876, celle qui demeure la plus grande couturière du XX° siècle et une sacrée grande dame.
        Enfant née dans une famille d’origine modeste, elle travaille à 12 ans pour aider la femme du garde champêtre de son village. A cette époque elle vient de quitter l’école ; elle bénéficie des nouvelles lois scolaires promulguées par Jules ferry en 1881-1882 : l’enseignement primaire devient obligatoire, gratuit et laïque ; comme beaucoup d’enfants, elle sait lire, écrire et compter et elle a des notions d’histoire et de géographie.
        A 16 ans elle quitte son village et va, comme beaucoup de jeunes filles, trouver du travail dans les ateliers de couture de la capitale. Elle est petite main chez Vincent rue de la Paix, une bonne adresse. Sans attendre ses 25 ans et coiffer Sainte Catherine, Madeleine se marie deux ans plus tard.
        A 20 ans c’est la rupture avec le mari, avec le travail dans la maison Vincent et avec la France. Est-ce le contact avec les clients illustres, dont quelques Anglais de la rue de la Paix qui lui ont donné l’envie de changer de vie et d’avoir de l’ambition ? La reine Victoria va mourir en 1901 et son fils Edouard VII pense plus à ses plaisirs, notamment en France, qu’au pouvoir. Madeleine, dans ses vingt ans, assiste aux allers et retours de ces  riches anglais et comprend que son avenir est peut être là-bas. Elle est intelligente, elle apprend vite et elle est pleine d’enthousiasme. La supériorité industrielle et commerciale de l’Angleterre, son expansion coloniale, sa prospérité économique, en ont fait le pays d’émigration idéal pour une jeune couturière qui veut aussi y apprendre l’art de la coupe de ses célèbres tailleurs. Alors elle part pour apprendre l’anglais et trouve un travail de couturière dans un asile d’aliénés. Elle quitte cet emploi pour travailler chez la couturière Kate Reilly qui habille la bonne société, en copiant des modèles venus de Paris. Madeleine y apprend à maîtriser la technique de la coupe.
        Au début du siècle, retour à Paris et cette fois, forte de son apprentissage et de sa connaissance de l’anglais, elle est embauchée comme première d’atelier dans la Maison de couture des célèbres sœurs Callot. « Grâce aux sœurs Callot, dira-t-elle, j’ai pu faire des Rolls-Royce. Sans elles, j’aurai fait des Ford. »
        Sa réputation est telle, que le couturier à la mode Jacques Doucet, impressionné par son art du drapé, qu’Isadora Duncan lui avait inspiré, l’embauche en 1906. C’est chez lui qu’elle innovera en supprimant le corset (ce qui est, à tort, attribué à Paul Poiret).
        En 1912, à 36 ans elle ouvre sa propre maison au 222 rue de Rivoli. Ses créations réalisées chez Doucet sont connues et une clientèle aisée se précipite chez elle.
        Malheureusement les débuts de la première guerre mondiale l’obligent à fermer mais elle continue à travailler et l’on dit que les modèles créés à cette époque sont parmi les plus audacieux.
        Pendant les 10 années qui suivent la fin de la guerre, elle s’attachera à travailler le biais et en deviendra l’illustre spécialiste. Sa réputation est immense. Elle collabore à la décoration des Galeries Lafayette, dont elle veut faire le magasin de la mode, et qui le restera.
        Se souvenant des copies londoniennes, elle va protéger ses créations par un système ingénieux : « Non seulement, dit-elle, j’appose sur chaque modèle sorti de chez moi ma griffe et un numéro de série mais aussi mon empreinte digitale ». Elle est devenue la plus grande couturière française. Architecte du vêtement, elle réalise des vêtements moulés sur le corps ; elle possède à la perfection l’art de rendre les robes fluides et sensuelles, les chemises souples qui donnent de l’aisance aux corps féminins tout en en soulignant la grâce. Elle maîtrise les matières textiles les plus diverses. Elle déménage pour s’installer sur la prestigieuse avenue Montaigne. Madeleine est désormais une chef d’entreprise. Elle organise sa maison de couture de façon à rendre la vie de ses centaines d’ouvrières plus facile : elle remplace les tabourets par des chaises, elle crée une cantine et une crèche et s’attache les services d’un médecin et d’un dentiste ; bien avant l’avènement des congés payés, elle accorde des vacances à ses employés. Sa renommée internationale s’étend : en 1924 elle ouvre une maison de couture à New York.
        La seconde guerre mondiale sonne l’heure de sa retraite. Elle craint les folies hitlériennes et ne se fait aucune illusion sur l’horreur de la guerre à venir. Sa maison est mise en liquidation et tous ses employés sont licenciés. Il lui reste 35 ans à vivre. Retirée dans la nature, elle entretient une longue correspondance avec son ancienne première et la courtisane bisexuelle Liane de Pougy ; elle donne des cours de biais à l’Ecole de couture de la rue Saint Roch et confie ses modèles, tous conservés par ses soins, à un ami, François Boucher, qui veut créer un musée du costume.
        Réfléchissant à son long parcours, elle écrit : « L’important c’est d’arriver à vivre et à travailler telle qu’on est, en pleine vérité, en somme à s’imposer, mais il faut qu’il y ait en soi de quoi le faire. Que de gens s’ignorent toute leur vie et courent après eux-mêmes ! Il faut toujours se dépasser pour s’atteindre. »
        Elle décède à Paris le 2 mars 1975.
        Le couturier japonais Issey Miyake dira d’elle, en 1995, à New York : « J’ai toujours considéré Vionnet comme la plus grande, la seule. Lorsque je crée des modèles, Vionnet est ma principale inspiration. »

        Emilie